La fusion collective

La fusion collective, c’est un problème social. 

Toute l’histoire humaine, observée sous sa dynamique évolutive, se caractérise par le souci de créer, pour l’individu, une liberté autonome au sein du collectif, liberté considérée soit comme lui appartenant de droit naturel, soit comme un don que lui attribue le collectif.

De cette recherche de liberté extérieure proviennent les différentes formes de démocratie que nous connaissons. (Le terme démocratie vient du grec ancien: demos, grec.: le peuple; kratein, grec.: régner, donc ‘règne du peuple’). Quand tout le monde est seigneur, on peut se demander qui sera serviteur?

La question est de nos jours prise comme une provocation, mais l’étymologie du mot démocratie ne permet pas de comprendre si le règne du peuple englobe aussi la liberté du peuple. L’un semble aller avec l’autre, mais ce n’est pas aussi évident que cela. L’histoire des révolutions politiques et sociales a montré que le règne du peuple se transforme malheureusement presque toujours en tyrannie du peuple, ce qui aboutit à moins de liberté individuelle.

C’est une situation que l’on a pu constater après toutes les révolutions et pas seulement après les bouleversements communistes. Mais, là aussi, ce n’était pas le peuple qui détenait le pouvoir, mais une minorité privilégiée à outrance, une oligarchie qui s’appropriait exactement les mêmes privilèges que détenait auparavant la classe sociale combattue par cette minorité dite révolutionnaire. La seule différence entre les anciens et les nouveaux ploutocrates consiste dans le fait que ces derniers justifient leurs injustices au nom du peuple, tandis que les premiers agissaient au nom d’un idéal monarchique ou élitiste pour arriver à leurs fins.

La liberté est avant tout un état intérieur. C’est la libération de l’attachement aux formes externes, aux choses et aux êtres, une libération de tout ce qui nous empêche de vivre une vie d’amour, de joie et d’accomplissements. Un serviteur peut bien être plus libre que son seigneur et un royaume peut conférer à ses vassaux davantage de libertés qu’une démocratie corrompue.

Dès que nous sommes libre des formes de pensée contemporaines, dès que nous ne mesurons plus la liberté par le salaire mensuel, le nombre de jours de vacances, le nombre de partenaires sexuels à consommer ou d’autres facteurs extérieurs, nous comprenons que c’est nous-mêmes qui sommes les créateurs de notre univers, de notre liberté, d’abord intérieure, et puis extérieure.

La liberté extérieure s’acquiert dès lors au fur et à mesure que nous sommes capables d’extérioriser notre liberté intérieure dans le vécu quotidien, et donc dans le monde. Sans liberté intérieure, il n’y a point de liberté extérieure. Sans un cœur ouvert à la vie, il n’y a pas de vie. Certes, la forme et la structure de la vie collective des hommes peuvent favoriser ou défavoriser l’expression de la liberté individuelle à une certaine époque.

Il est donc en principe juste de parler de liberté collective, mais nous devons nous rendre compte que la liberté collective n’est rien d’autre que la liberté individuelle du plus grand nombre d’individus. Sans la liberté individuelle, intérieure et extérieure, de ceux qui forment le collectif, le collectif lui-même ne peut posséder de liberté. Autrement dit, la liberté collective est une fonction de la liberté individuelle de tous ceux qui appartiennent à ce collectif. Ou encore, un collectif ne peut conférer la liberté collective que dans la mesure où la base socioculturelle et philosophique de la culture dans son incarnation politique et constitutionnelle permet aux individus de réaliser leur liberté individuelle.

Si cette base spirituelle ou philosophique dans le collectif qui permet aux hommes d’atteindre connaissance de soi et une vie conforme aux lois naturelles de la vie et du cosmos, fait défaut, la forme sociopolitique du collectif souffre également de ce manque et se trouve pour ainsi dire imprégnée de cette ignorance fondamentale. Dans un tel collectif, quelque soit son système politique, règnent les ténèbres au lieu de la lumière, l’ignorance au lieu de la sagesse et la tyrannie au lieu de la liberté.

Il est symptomatique que de telles formes collectives de non-liberté ont tendance à faire fusionner leurs subordonnés au collectif, au lieu d’entrer avec eux dans un dialogue coopératif. La coopération requiert une certaine individuation des deux unités qui veulent coopérer. Elle exige une certaine distance qui est impossible là où règne la fusion, la confusion sur l’identité, le mélange des responsabilités, voire le détournement de la responsabilité personnelle par une obéissance aveugle qui est forcée sur l’individu par l’intermédiaire d’une hiérarchie totale et persécutrice.

La liberté collective est possible seulement là où la culture permet à l’individu de trouver un sens à sa vie, non seulement à sa vie individuelle, mais à une forme de collaboration visant à un tout plus grand, aboutissant à une contribution individuelle satisfaisante au collectif. En réalité, cette collaboration avec le collectif, cette promesse de liberté collective se trouve bel et bien conditionnée par la demande, de la part du collectif adressée à l’individu, de sacrifier sa liberté individuelle pour la bonne cause. C’est souvent une non-liberté, bien emballée dans la fine toile de promesses séductrices de liberté et de bienêtre.

De telles idéologies, qu’elles soient de nature religieuse ou de nature politique, se sont toujours arrogées le droit de guider l’individu à sa mission au lieu d’inviter l’individu à réaliser sa mission au sein de l’organisme, et en pleine collaboration avec celui-ci. Nous trouvons là, au niveau collectif, tout ce que nous avons découvert dans l’observation des relations fusionnelles individuelles, c’est-à-dire l’ignorance sur l’identité de soi, la confusion, l’absence de liberté, la manipulation—et surtout l’illusion d’un état paradisiaque, figuré ici sous forme d’idéal politique ou religieux, d’utopie ou d’aspiration collective.

Cette illusion est ressentie dans la relation fusionnelle individuelle comme un vague mal de paradis, une quête désespérée de liaison forte et absolu avec l’autre, de fusion avec l’autre et de sentiments similaires qui empêchent l’épanouissement de l’autonomie.

Au plan collectif nous rencontrons les vagues nationalistes du subconscient collectif, les aspirations sentimentales à ‘l’Unité de la Nation’, les rêves dangereux de ‘Blut und Boden’ (sang et terre), les appels collectifs à un ‘Führer’, parce qu’il y a là une dissolution de responsabilité individuelle et sa compensation par une direction octroyée voulue et recherchée, soit parce que l’on se sent incapable de maitriser sa vie, soit parce qu’on a abandonné ou jamais appris à se donner une direction.

Je peux donc résumer le fait que la fusion collective est aussi dangereuse que la fusion individuelle. Elle joue sur l’arsenal sentimental, sur l’irrationnel, sur la solitude des êtres qui n’ont jamais appris d’être seuls. Ne peut être seul que celui et celle qui se sont individués et individualisés des autres et qui se sont par la suite formés ses propres opinions politiques et sociales, ses approches du monde, et de la vie terrestre. Enfin libérés du piège moderne de la matrice ‘prolongée’, nous sommes capables de détourner le piège de la matrice collective lorsqu’elle se manifeste par la forme d’un système politique maternant et infantilisant, qu’il soit de type fasciste ou communiste ou de tout autre type encore.

Aucune révolution sociale ou politique ne peut rendre responsable une foule d’êtres piégés et rendus irresponsables par une éducation fusionnante qui nie l’individu, sa créativité et son originalité individuelles.

Seule, comme l’a dit Krishnamurti, une révolution psychologique, une révolution de la pensée, à l’intérieur de l’homme, un changement de la conscience, comme l’a exprimé Aurobindo, peut y apporter solution et remède. Une telle révolution, un tel changement de conscience nécessite une prise de conscience: celle de tous les aspects, de toutes les implications, de toutes les conséquences de la fusion tant individuelle que collective.

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